LA MAL MESURE DE L’HOMME
(Stephen Jay Gould – nouvelle édition revue et augmentée - Ed. Odile Jacob – 1997)

Note de lecture critique proposée par Thierry Rogel dans le cadre d'un dossier intitulé "Biologie et société"

INTRODUCTION

            Cet ouvrage constitue une analyse des thèses déterministes concernant l’intelligence. Gould rappelle d’abord que la tendance à justifier les classifications sociales par des données innées est ancienne et qu’on en retrouve des traces au moins depuis Platon.
            Au XXème siècle, la tendance a été de vouloir classer les groupes (sexe, races, classes,…) à l’aide d’une échelle d’intelligence qui serait innée. Deux tentatives sont particulièrement visées : la crâniométrie (19ème siècle) et l’abus des tests d’intelligence au 20ème siècle.
            Il met en évidence deux erreurs conceptuelles de base : la première consiste à croire que ce qui est mesuré est une chose réelle (erreur de « réification »). La deuxième est la tendance à vouloir hiérarchiser des valeurs complexes. Ces deux erreurs vont se retrouver particulièrement dans certaines utilisations du Quotient Intellectuel (Q.I.) et dans l’exploitation abusive d’une technique statistique, l’analyse factorielle.
Il convient cependant de rappeler que Gould ne critique aucunement l’élaboration et l’utilisation de tests (dont le premier est le fait de Charles Binet), tests dont il reconnaît l’utilité dans certaines circonstances, mais l’utilisation qui peut en être faite.

CHAPITRE I : LE POLYGENISME ET LA CRANIOMETRIE AUX USA AVANT DARWIN
            Il est important de rappeler le contexte du 19ème siècle. A ce moment, personne ne doute de l’inégalité des races mais les oppositions se font sur deux points :
Pour les uns ces inégalités sont culturelles, pour d’autres elles sont biologiques (l’explication biologique des inégalités raciales date du 19ème siècle).
            La deuxième opposition se fait entre les monogénistes, qui pensent que toutes les races humaines ont une même origine, et les polygénistes qui supposent des origines distinctes aux diverses races.
            Gould nous présente le cas de deux scientifiques polygénistes.
Le premier, Louis Agassiz, était créationniste, anti-esclavagiste mais croyait à l’inégalité des races et avait un dégoût certain pur les noirs. D’après Gould, Agassiz n’avait aucun argument scientifique permettant de justifier le polygénisme.
            Samuel George Morton développa des méthodes visant à justifier les différences raciales et établit, à partir de la mesure de l’encéphale, une hiérarchie de l’intelligence suivant le classement suivant : « WaspsèJuifsèHindousèIndinsèNoirs ».
Mais d’après Gould, qui a examiné ses recherches, celles-ci furent entachées d’erreurs voire de « tripotages » inconscients. Ainsi, en comparant la taille des crânes d’un groupe de caucasiens et d’un groupe d’Indiens, il sur représenta les Incas dans ce dernier groupe, or ceux ci sont en moyenne de petite taille et il exclut le crâne de trois hindous dans le groupe des caucasiens. De même, en comparant un groupe de caucasiens composé à 50 % d’hommes et un groupe de noirs composé à 30% d’hommes seulement, il omet de faire une pondération par la taille corporelle.
Gould classe les erreurs de Morton en quatre catégories celui-ci rejette certaines données extrêmes qui ne l’arrangent pas, il met sa subjectivité au service de ses préjugés, il omet de pondérer la taille des crânes par le sexe ou la taille corporelle ; enfin, il fait des arrondis commodes.
En reprenant les techniques de Morton et en corrigeant ce type d’erreurs, Gould arrive au fait qu’il n’y a aucune différence significative dans la taille des crânes.
            Malgré tout, le polygénisme eut une influence importante, notamment parce qu’il pouvait aisément justifier l’esclavage (puisque les noirs ne sont pas de même origine que les caucasiens) mais il entrait en conflit avec la Religion, pour qui l’origine des hommes était divine et commune. C’est donc la science qui va donner au polygénisme sa caution permettant de justifier l’esclavage.
CHAPITRE II : LA MESURE DES TÊTES
Gould va s’appesantir sur le cas de Broca dont il considère qu’il était sérieux dans ses collectes de données mais les manipulait ensuite inconsciemment de façon à ce qu’elles collent avec ses préjugés. Ainsi, pour démontrer les différences entre hommes et femmes (à partir d’un échantillon de six hommes et sept femmes) il ne pondère pas la taille des crânes par la taille des corps alors qu’il le fait quand il s’agit de comparer des français et des allemands.
La crâniométrie, célèbre au 19ème siècle, verra son prestige s’affaiblir au 20ème siècle avec l’événement du QI mais elle réapparaît à l’occasion (dans un article de Jensen en 1969 où celui-ci établit une corrélation entre taille des crânes et QI, Epstein en 1978 à propos des clases sociales, et même dans l’encyclopédie Britannica en 1964 à propos des races).

CHAPITRE III : LA MESURE DES CORPS

La thèse de la récapitulation
Haeckel va réutiliser la thèse de la « récapitulation » selon laquelle « l’ontogénie récapitule la phylogénie » (c’est à dire, qu’au cours de son développement, l’individu récapitule toutes les étapes que son espèce a connues). Cette thèse s’impose en embryologie, morphologie comparée et paléontologie mais elle va s’étendre indûment dans le domaine de l’esprit, des arts et les domaines sociaux. Dans ce dernier cas, on va en arriver à considérer que les noirs, les femmes, les blancs du sud et les classes sociales « inférieures » sont au niveau des enfants, ce qui permettra, entre autres, de justifier le colonialisme. Cette théorie s’écroulera après 1920.
La néoténie
Peu après, Louis Bolk défend la thèse exactement inverse selon laquelle certains traits juvéniles des primitifs vont se retrouver chez les adultes actuels, les adultes blancs seraient donc comme des enfants noirs et Bolk en conclut que les races les plus néoténiques, donc les blancs, sont des races supérieures. La thèse de la néoténie sera reprise en 1971 par le psychologue Eysenck.
Le criminel né.
            La thèse du « criminel né » est antérieure à Lombroso ont le nom lui est pourtant régulièrement rattaché, cependant Lombroso est le premier à appuyer cette thèse sur des données anthropométriques et en se fondant sur la théorie de la récapitulation. Le comportement du « criminel né » est alors vu comme la survivance du comportement « normal » des sauvages, des peuples inférieurs et des enfants. Le « criminel né» serait, selon Lombroso, à l’origine de 40% des crimes et on le reconnaîtrait à ses caractères physiques qui le rapprochent du singe : longs bras, canines proéminentes,…et à des stigmates sociaux comme l’argot et les tatouages.

CHAPITRE IV : LA THEORIE DE L’HEREDITE DU Q.I. – UNE INVENTION AMERICAINE

I) BINET ET LES BUTS INITIAUX DE L’ECHELLE

            Si le nom de Charles Binet est souvent associé au Q.I., il n’en est pas l’auteur. En revanche, il a, à la demande du ministère de l’éducation, créé une série de tests dont l’objectif était de détecter les enfants en difficulté afin de les diriger vers un enseignement adapté. Il cherche donc à tester le maximum de capacités différentes et, même s’il cherche à distinguer une « intelligence pure » de ce qui provient des capacités scolaires, il ne cherche pas à hiérarchiser les enfants selon ces résultats et, surtout, il ne considère pas que l’intelligence est une « chose ».
            La notion de Quotient Intellectuel ne provient pas de lui mais de l’américain Stern qui propose de comparer les performances d’un enfant aux performances moyennes d’un enfant de son âge. Donc : Q.I. = (âge mental / âge chronologique).
Binet insistait sur trois principes qui ont été bafoués par la suite par les héréditaristes américains :

  1. Les résultats aux tests ne sont que des outils.
  2. L’échelle des résultats est un guide empirique.
  3. Le test doit aider les enfants en difficulté et non les enfermer dans une catégorie et une inaptitude.

A l’encontre de ces préventions, les héréditaristes américains ont considéré que :
  1. L’héritabilité est assimilable à l’immuabilité.
  2. Ils assimilent les variations au sein d’un groupe aux variations entre deux groupes différents.
II) GODDARD ET LA MENACE DES FAIBLES D’ESPRIT

M.H. Goddard a introduit les tests de Binet aux Etats -Unis mais il les a profondément viciés en se fondant sur deux prénotions – l’intelligence peut être hiérarchisée et l’intelligence est héréditaire, la déficience mentale se transmettant à partir d’un seul gène et selon les règles mendéliennes. Il en déduit également l’hérédité des déviances (prostitution, marginalité,…).
Sa hiérarchisation est tout à fait intéressante : au plus bas de l’échelle se situent les « idiots » qui ont moins de trois ans d’âge mental, puis les imbéciles qui ont de 3 à 7 ans d’âge mental. Juste en dessous de la normale se situent ceux que Goddard nomme les « morons » puis, au dessus d’eux les « obtus ».
La déficience mentale se transmettant selon les règles mendéliennes, il est logique d’interdire aux « morons » de se marier et d’avoir des enfants en les cloîtrant dans des instituts ou en les stérilisant. A partir de 1928, il commencera à considérer que les morons ne sont pas incurables et peuvent bénéficier d’un système éducatif adapté.
            Goddard va appliquer ses thèses aux migrants nouvellement arrivés mais il leur fait passer des tests à leur descente de bateaux et dans des conditions de passage inadaptées, ce qui fait que les migrant obtiennent des résultats très faibles : d’après ces résultats, 83% des juifs, 80% des hongrois, 79% des italiens, 87% des russes seraient des faibles d’esprit. Il en déduit donc que les nouveaux immigrants sont de « moins bonne qualité » que les immigrants de la première vague (essentiellement des Wasps). En conséquence les expulsions d’immigrants d’Amérique pour cause de déficience mentale augmentent de 350% en 1913 et de 570% en 1914 par rapport à la période 1908-1913 (ce qui entre en cohérence avec la politique de quotas que les Etats-Unis mettent en place à ce moment).

III) LEWIS TERMAM ET LE LANCEMENT EN SERIE DU Q.I. INNĖ

Alors que le test de Binet devait se faire de manière artisanale pour chaque enfant, Termam va en faire une utilisation standardisée et inventer de nombreux autres tests dans le but de classer l’ensemble de la population américaine de façon à écarter les «déficients mentaux » et à diriger les individus vers des professions correspondant à leur Q.I., ce qui permettra à Termam de considérer que la structure sociale ne fait que refléter la hiérarchie « innée » des Q.I, hiérarchie qu’on devrait également retrouver entre les diverses classes sociales et races.
Il va également s’intéresser, selon des méthodes très fragiles, au QI des personnes célèbres passées (et sera, en cela, à l’origine de la recherche de « surdoués »).
            Mais, il semble avoir changé d’avis vers 1937.

IV) R.M. YERKES ET LES TESTS MENTAUX DE L’ARMĖE DE TERRE

Yerkes entreprit, avec Termam et Goddard, de faire passer des tests à l’ensemble des recrues de l’armée : un test « Army alpha » étant destiné à ceux qui savent lire et un test « Army Beta », fondé sur des dessins, destinés à ceux qui ne le savent pas et des tests individuels de Binet. Les tests furent passés dans des conditions déplorables : recrues entassées, hostilité des officiers aux tests, non uniformisation des passages d’une caserne à l’autre ; erreurs sur les tests (on faisait passer des tests alpha à des analphabètes). En conséquence, les réponses n’avaient pas, pour la plupart des tests, une forme gaussienne mais une pointe proche de zéro et une autre à la moyenne. Normalement, cela aurait du faire penser à Yerkes que les conditions de passage du test n’étaient pas bonnes et que ceux ci n’avaient pas pu être passés correctement par un grand nombre de personnes. Il préfèrera accepter ces résultats tels quels mais dut en conclure que le conscrit américain avait un âge mental moyen de treize ans et donc qu’il y avait un grand nombre de débiles.
            De plus, Yerkes privilégia les explications héréditaristes et nia systématiquement tout ce qui pouvait mener à des explications environnementales. Ainsi, quand il découvrit un coefficient de corrélation de 0,75 entre la scolarisation et le QI, il en conclut que le plus intelligents de naissance suivaient la scolarité la plus longue et non que la scolarité permet d’améliorer les performances en termes de QI. De même, dans certains Etats du Nord, les noirs avaient de meilleurs résultats que les blancs et il en conclut que les noirs les plus intelligents du Sud avaient du migrer vers le Nord.
            Puisque, eu lieu de remettre en cause sa méthodologie, il préféra accepter les résultats des tests, il dut en conclure que les Etats -Unis avaient beaucoup d’idiots innés et que, donc, des politiques sociales d’éducation étaient inutiles.
En 1927, Brigham se fonda sur ces résultats pour en conclure que les vagues récentes d’immigration comprenaient moins de personnes intelligentes que les vagues antérieures ce qui eut un impact direct sur les calculs de quotas d’immigration (fondés sur les entrées de 1890, dernière année où l’immigration wasp fut majoritaire).
Pourtant, en 1930, Brigham changea complètement d’avis en considérant que les résultats aux tests ne mesuraient pas une intelligence héréditaire pais une adaptation à la société américaine.

CHAPITRE V : LA VERITABLE ERREUR DE CYRIL BURT – L’analyse factorielle et la réification de l’intelligence

I) CHARLES SPEARMAN ET LE FACTEUR « G »

Le problème posé ici est celui des corrélations qu’on peut faire entre les résultats aux différents tests. Une analyse de corrélations demande souvent de faire des corrélations avec plus de deux variables. Avec trois variables, on peut faire une matrice mais au delà il faut passer à une « Analyse en Composantes Principales » : par exemple, si on a cent composantes, on essaie de les réduire à deux composantes, la composante principale qui explique le plus grand nombre de variables, et une composante secondaire. Mais le danger est de réifier la composante principale, c’est ce que fait Spearman lorsqu’il en déduit l’existence d’un « facteur G » qui correspondrait à une intelligence générale.
Cependant, cette théorie du « facteur G » est critiquable parce que la composante principale n’explique que 50 à 60% des résultats aux tests et on suppose souvent que « G » est héréditaire alors qu’il peut bien être environnemental.
            Spearman hésita entre deux types d’explication : la théorie « bifactorielle » qui postule l’existence d’une intelligence générale ou la théorie « polyfactorielle » qui reconnaît l’existence de plusieurs formes d’intelligence.
En tout cas, il pense avoir trouvé, avec le « facteur G », l’élément qui fait de la psychologie une science. Le problème est essentiel car la réification du QI comme mesure de l’intelligence et son héréditarisme reposent sur l’existence du « facteur G » ; de fait, Spearman chercha par la suite à localiser le « facteur G » dans le cerveau.

II) L’AFFAIRE CYRIL BURT

Cyril Burt était le psychologue le plus célèbre de son temps. D’après Gould, il était fin et nuancé mais perdait toute mesure dès lors qu’on abordai le problème de l’intelligence. De fait, il est connu pour une célèbre histoire de faux dans laquelle il pensait avoir prouvé l’hérédité de l’intelligence en travaillant sur 56 couples de vrais jumeaux. Ce n’est qu’après sa mort que S.J. Gould, intrigué par le fait que certains tests étaient identiques à la décimale près, fit son enquête et découvrit que la majorité des jumeaux n’avaient jamais existé.
            Mais Burt essaya également de s’approprier la paternité de la technique de l’analyse factorielle initiée par Spearman. A partir de celle ci, il essaie de démontrer le caractère héréditaire de l’intelligence, y compris entre classes sociales. Il établira ensuite des corrélations, non entre différents tests, mais entre individus et cela lui permit de classer hiérarchiquement les individus. Son analyse servit de base à l’examen britannique «Eleven +» qu’on faisait passer aux enfants de onze ans afin de déterminer leur orientation future ; ce type de test aboutit à déclarer que 80% des enfants qui l’avaient passé étaient inaptes à poursuivre des études au lycée à cause de la faiblesse de leur « niveau intellectuel inné ».

III) L.L. THURSTONE ET LES VECTEURS DE L’ESPRIT

Thurstone conteste l’idée d’un « facteur G » représentant une intelligence générale. Pour lui, les résultats aboutissant au « facteur G » n’était que la moyenne de trois types d’aptitude (verbale, numérique et spatiale). Par la suite, il a développé la méthode « varimax » qui lui permet de dégager sept formes d’intelligence particulières (compréhension verbale, fluidité verbale, numérique, spatial, mémoire associative, vitesse de perception, raisonnement). Sa démarche s’oppose à celle de Burt également parce que la théorie du facteur G permettait de hiérarchiser et classer les enfants alors que celle de Thurstone parle de diverses formes d’intelligence et ne permet pas de hiérarchiser les enfants. Pour Gould, il n’est pas indifférent que la première se soit surtout développée dans une Grande-Bretagne fondée sur une structure de classes alors que la deuxième s’est développée dans des Etats-Unis touchés par la crise. Cependant, Thurstone était d’accord avec Spearman et Burt sur la réification et l’hérédité de l’intelligence.
            Burt et Thurstone se sont mutuellement critiqués sur l’idée que leurs thèses spécifiques ne reposeraient pas sur une réalité mais sur un artefact statistique. Gould se demande si ces deux types de théories ne sont pas fausses l’une et l’autre.

IV) EPILOGUE : ARTHUR JENSEN ET LA RESURRECTION DE SPEARMAN

Dans les années 60, le psychologue Jensen reprendra l’hypothèse du facteur G afin de classer non seulement les hommes mais également les espèces animales (en faisant de grossières erreurs, d’après Gould1). Retenant les propos de Spearman selon lequel les noirs ont systématiquement de moins bons résultats que les blancs dans les tests saturés en «facteur G », il en déduit leur infériorité innée en termes d’intelligence.

CHAPITRE VI : UNE CONCLUSION POSITIVE

S.J. Gould combat donc les thèses déterministes fondées sur un « réductionnisme biologique », celles qui justifient les différences entre groupes à partir de données biologiques ainsi que les thèses sociobiologiques qui donneraient un fondement biologique aux invariants humains via une sélection darwinienne. Cependant, il ne rejette pas toute référence à la biologie, premièrement parce qu’elle peut être une analogie féconde, deuxièmement parce que la biologie impose certaines contraintes qu’on ne peut ignorer. Il préfère alors parler de « potentialité biologique » plutôt que de « déterminisme biologique » car l’essentiel est la « flexibilité » des comportements humains qui trouve son siège dans la complexité du cerveau humain ; de plus, il récuse l’idée que tous les comportements seraient le fruit d’une sélection darwinienne.

CHAPITRE VII : CRITIQUE DE « THE BELL CURVE »

            Ce chapitre n’existait pas dans l’édition originale ; S.J. Gould l’a rajouté pour répondre à un ouvrage d’un psychologue et d’un spécialiste de sciences politiques, Richard J. Herrnstein et Charles Murray, qui a fait grand bruit à la fin des années 1990 et qui reprend dans ses grandes lignes les thèses innéistes, aboutissant, notamment, à l’idée d’inégalité innée en termes de QI entre blancs et noirs.
            D’après S.J. Gould, les auteurs de « the bell curve » ne se seraient servis que d’une seule série statistique mais cela a suffi à impressionner les commentateurs non scientifiques. Deux types de critiques peuvent leur être adressés : ils prétendent qu’il y a un consensus sur l’existence du « facteur G » alors que c’est inexact et ils ignorent les biais statistiques de leur travail.
Leur travail a consisté à faire des corrélations entre des comportements sociaux et le statut socioéconomique des parents à QI constant puis à faire apparaître des corrélations entre comportements et QI à statut socioéconomique donné. Et ils montrent que les comportements sociaux sont plus fortement corrélés au QI qu’au statut socioéconomique. Le problème c’est qu’ils se contentent des moyennes et se désintéressent des variations autour de la moyenne qui sont fortes ; les corrélations trouvées sont alors à la limite de la validité statistique.
            « The Bell Curve » reposait sur deux thèses déjà, anciennes :
+ Le « darwinisme social » qui repose sur quatre hypothèses discutables : le fait que l’intelligence puisse être mesurée par un seul chiffre, qu’on puisse classer les individus de manière linéaire (en fonction du QI), que l’intelligence est héréditaire et que les différences entre individus sont immuables.
+ L’idée qu’on puisse fonder une stratification sociale sur des capacités intellectuelles héréditaires et l’idée que ces différences justifient les inégalités raciales.
            En fait, l’erreur de fond est de constater qu’il existe des différences intragroupes fondées sur des données biologiques et de transférer ce constat à des différences intergroupes.

ANNEXES

            Dans le cadre de plusieurs annexes, Gould rappelle quelques éléments.
+ Premier élément : on ne peut faire de comparaisons qu’à l’aide de catégories homogènes, or si on en croit la « thèse de l’Ėve africaine » généralement acceptée, l’espèce humaine vient d’Afrique ; les habitants de l’Afrique ont donc été plus touchés que les autres par les effets de diversité génétique. Gould en déduit que le groupe des noirs constitue probablement le groupe génétiquement le plus hétérogène. Dans ces conditions se demander, par exemple, pour quelles causes génétiques le noirs courent plus vite que les blancs n’a pas de sens, tout simplement parce que la « race noire » n’existe pas.
+Blumenbach (1752-1840) construit une classification proche de celle de Linné (européens qu’il appelle « caucasiens », asiatiques, américains, africains) mais Blumenbach était monogéniste et n’avait pas de volonté hiérarchique dans son classement. Puis, en 1795, il rajoute une « race malaise » sans qu’il y ait de nouvelles observations qui permettent de justifier cet ajout. L’explication vient du fait que Blumenbach pensait que l’espèce humaine était apparue en premier en Europe avant de s’essaimer ans le reste du monde et que la race caucasienne constituait donc la race la plus ancienne, les deux plus éloignées de la race caucasienne étant les races asiatiques et africaines ; la race américaine représentant un stade intermédiaire entre la race caucasienne et la race asiatique. Mais il manquait un intermédiaire entre la race caucasienne et la race africaine ; Blumenbach inventa la race malaise pour cela. Insensiblement, Blumenbach passa d’une répartition géographique à une classification hiérarchique et posa les jalons du racisme moderne.

QUELQUES REFLEXIONS QUINZE ANS APRES

Dans cette nouvelle édition, Gould revient sur l’analyse du « déterminisme biologique ». Pour lui, ce déterminisme repose sur un certain nombre d’erreurs : le réductionnisme, la réification, la dichotomie et la hiérarchisation.
De plus, il tend à imposer l’idée que parce que certaines pathologies sont génétiques, un simple écart à la norme devrait aussi être génétique (par exemple, certaines déficiences mentales sont d’origine génétique, ce qui ne veut pas dire que les simples différences de QI le sont aussi).
            Le déterminisme biologique réapparaît préférentiellement durant les périodes de crise sociale. Gould en retient trois pour l’histoire des Etats-Unis ;
+ Yerkes, Termam et Goddard utilisent les travaux de Binet juste avant 1914 mais les renient tous après 1930 (Gould explique cela par le fait que la « grande crise » a envoyé un certain nombre d’intellectuels à la soupe populaire, montrant bien l’existence de causes environnementales à la marginalité).
+ En1969, avec le célèbre article de Jensen sur l’infériorité des noirs (et un fameux « 80% de l’intelligence est d’origine génétique » qui circule encore aujourd’hui).
+ En 1994, avec la publication de « The bell curve » qui justifie la remise en cause des politiques sociales à partir d’arguments biologiques.
            Enfin, S.J. Gould termine sur deux idées essentielles :
+ Que l’opposition « inné-acquis » est stérile.
+ Qu’il est néfaste de croire que la science occidentale est entièrement objective et débarrassées des préjugés du chercheur.

COMMENTAIRE

            C’est certainement un des livres les « plus forts » qu’il m’ait été donné de lire (et je n’ai pas su retranscrire cette force dans cette note de lecture) et au risque de paraître paradoxal quand on sait que Gould s’ingénie à ce qu’on ne réifie pas la notion d’intelligence, j’ai envie d’écrire qu’il s’agit d’un des rares livres qui rend le lecteur plus intelligent.


On peut rappeler, qu’en consultant l’article essentiel de Jensen, P. Roubertoux y a décelé pas moins de 121 erreurs.

Le dossier "Biologie et société"

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