INTRODUCTION IMPERTINENTE A LA SOCIOLOGIE

(Thierry Rogel - Professeur de Sciences économiques et sociales)
(Éditions Liris - 1999)

Extraits de critiques Deux extraits Table des matières


Il n’existe pas, à ma connaissance, d’ouvrages de sociologie véritablement accessibles à des élèves moyens de première et de terminale. En effet, la plupart de ces ouvrages, souvent excellents, supposent que le lecteur a déjà des acquis dans le domaine et, surtout, est déjà convaincu de l’utilité de l’analyse sociologique.
Ce livre a été, au contraire, conçu à partir de l’idée que les sciences sociales en général, et la sociologie en particulier, souffrent d’un déficit de légitimité face au sens commun et à l’expérience personnelle. L’objectif premier du livre est donc de montrer pourquoi il est nécessaire d’avoir recours aux démarches sociologiques pour mieux comprendre le monde qui nous entoure. Cette présentation se fait par étapes logiques, en montrant d’abord l’intérêt de l’analyse sociologique par rapport au sens commun, puis en montrant la nécessité des diverses approches (inductives, déductives, expérimentales,...) et leur nécessaire complémentarité; enfin, en abordant les approches théoriques elles-mêmes (fonctionnalisme, structuralisme, individualisme méthodologique, interactionnisme,...).
L’utilisation de l’adjectif  Impertinent dans le titre peut surprendre mais se justifie par le fait que l’auteur n’a pas voulu respecter les codes et la hiérarchie traditionnelles de la discipline. On ne trouvera donc pas nécessairement les auteurs canoniques mais une succession d’exemples, de métaphores et d’histoires permettant à l’élève d’accéder à la compréhension des démarches et des théories.

Extraits de critiques

" Voici un petit livre, bourré d’exemples, qui nous propose une introduction succincte, mais claire, à la sociologie (...) Un livre tout à fait réussi et plaisant à lire " (Alternatives Économiques n° 181 - mai 2000).

" Voici un excellent moyen, pour les élèves, d’entrer en sociologie. Le texte est alerte, les exemples nombreux et l’ouvrage pose de très nombreux problèmes importants sans jamais être pesant. " (Alain BEITONE - Site du CERPE - Centre de recherche sur l’enseignement en économie)

Vous trouverez ci dessous deux extraits de l’ouvrage ainsi que la table des matières.

Premier extrait :

Les individus réagissent aux situations dans lesquelles ils se trouvent.

Enfin les sciences sociales ont ceci de particulier qu'elles engagent les individus et leurs réactions dans l'analyse, et ceci fait toute la différence avec les "sciences dures". Pour le montrer, prenons une autre histoire (librement inspirée d'un exemple donné par Jean-Marie ALBERTINI dans "Des sous et des hommes" - 1985 - éd. du Seuil).

Dans une ville peu habituée aux grands froids un hiver rigoureux a provoqué le gel d'un lac. Bien sûr cela attire tous les citadins. Dans un premier temps personne n'ose marcher sur la glace puis quelques audacieux se risquent. Comme la glace semble tenir sous leur poids, d'autres personnes les suivent et l'effet s'amplifie : de plus en plus de personnes se promènent sur le lac gelé (remarquons au passage que ce comportement plausible est loin d'être rationnel : en effet nous considérons que la présence de plus en plus importante de personnes sur la glace est un gage de solidité alors que cette présence tend justement à fragiliser la glace). Supposons maintenant qu'un "expert" connaissant la température ambiante, l'épaisseur de la glace et le poids occasionné par la présence des promeneurs pronostique un effondrement prochain et rapide de la glace. Que peut-il faire? S'il s'agit d'un spécialiste des sciences expérimentales il sera en mesure de reproduire la situation, en mettant sur la glace un poids équivalent au nombre de personnes présentes et de voir si les résultats de l'expérience confirment ou infirment ses calculs. Un spécialiste de sciences sociales (ou de sciences humaines) sera dans une position plus délicate : il n'est en général pas en mesure, nous l'avons vu, de procéder à une expérimentation; tout ce qu'il pourra faire c'est prévenir les personnes qui sont sur la glace du danger imminent; certaines personnes seront impressionnées et sortiront du lac gelé, d'autres non. Supposons maintenant que nous nous trouvions dans la situation suivante : la glace est prête à s'effondrer lorsqu'il y a 20 personnes mais au moment fatidique une personne s'en va, il n'en reste que 19 ce qui évite momentanément l'effondrement; mais la glace continue à se fragiliser et au moment où le poids des 19 personnes risque de provoquer à nouveau un effondrement une personne se retire et il n'en reste que 18. Au bout du compte que se passe-t-il? Il ne reste qu'une personne se promenant seule sur la glace qui a toujours été à la limite de l'effondrement et on peut aisément supposer que cette personne se moquera de ces spécialistes en sciences humaines qui ne savent pas de quoi ils parlent alors qu'elle, qui est sur le terrain -et quel terrain!- savait que la glace était suffisamment solide.

Prédiction créatrice et prédiction destructrice.

Dans cette histoire, l'expert ne se trompait pas mais les faits lui ont donné tort. Pour quelle raison? parce que " l'objet " de son travail n'est pas une matière inerte mais des êtres humains qui réagissent à ses propos. Nous avons là un exemple de ce que les sociologues et les économistes appellent une " prédiction créatrice " ou une " prédiction destructrice " .

Deuxième extrait.

Expliquer n'est pas juger

L’ethnocentrisme est une attitude qui consiste à juger les autres sociétés en fonction de nos propres normes et valeurs ou en fonction de nos modes d’explication dominants. La tentation est alors grande de qualifier d’irrationnel, de routinier ou de superstitieux un comportement qui ne correspond pas à ces normes et valeurs; c’est là une occasion d’évacuer les difficultés de l’analyse et d’entrer dans un cycle d’incompréhension voire d’intolérance. Les sciences sociales permettent au contraire de comprendre les actions d’autrui et d’éviter la qualification d’irrationalité qu’on porte trop facilement sur ce qu’on ne connaît pas. Ainsi, les comportements apparemment les plus cruels ont leur raison d’être, ou leur rationalité, et ce sont nos valeurs qui peuvent être inadéquates et inadaptées à la situation.

Colin Turnbull, étudiant cette société africaine en perdition qu'était celle des Iks (voir p.90), aperçut un jour Lo'ono, une vieille femme presque aveugle, étendue sur le dos, dans un ravin. Les autres membres de la tribu la regardaient en riant aux éclats. Il la secourut et donna à boire et à manger à cette vieille femme mourante de faim et de soif. Soudain elle se mit à pleurer parce que, disait-elle, l'ethnologue lui rappelait qu'il fut un temps où les hommes étaient bons entre eux. Et Turnbull comprit que si les vieux venaient le trouver, ce n’était pas pour être sauvés mais pour mourir un peu plus doucement et voilà ce qu'écrivit ensuite Colin Turnbull :
Si nous ne nous étions pas occupés de Lo'ono, peut être serait-elle morte en riant, elle aussi, heureuse de procurer au moins ce plaisir aux enfants? (...) A ce moment là, j'avais été sûr que nous avions raison, que nous avions un comportement "humain". Mais nous n'avions été "humains" qu'en nous rendant les choses plus faciles, en confirmant le sentiment que nous avions de notre supériorité. Aujourd'hui, je me demande si ce n'étaient pas les Iks qui avaient raison... (C. Turnbull - Les Iks p.188).

La tentation serait grande ici d’accuser Colin Turnbull de " relativisme " (on imagine mal que la cruauté à l’égard des personnes âgées puisse être justifiée dans quelque situation que ce soit) et il est certain qu’on ne peut pas tout accepter ni tout justifier car certaines actions vont à l’encontre de valeurs universelles, notamment des droits de l’homme. Mais Colin Turnbull cherche à comprendre la genèse d’une attitude avant de la juger.

De même, expliquer pourquoi on a vu se développer l’excision des petites filles, le travail des enfants ou la soumission de la femme ne constitue pas une justification de ces pratiques mais permet d’en comprendre les raisons afin d’éviter de condamner des pratiques non condamnables ou, si elles le sont, de trouver la meilleure manière de les combattre.

TABLE DES MATIERES

PRESENTATION DE L'OUVRAGE

Bon sens, sens unique, double sens.

Regarder n'est pas suffisant pour voir.

Pragmatisme et théorie.

Objet du livre.

PARTIE 1 POURQUOI LE BON SENS NE SUFFIT PAS ?

1 La sociologie et les autres sciences sociales.

Les différentes sciences sociales.
Les sciences sociales ne sont pas tout

2 Savoir poser les questions.

Quelle est la question derrière la question ?
Quand la nuit n'est pas noire.

3 Savoir interpréter les résultats.

Un même fait peut avoir plusieurs causes
La place des valeurs dans les explications.
Deux règles fondamentales

4 Il est si facile d'avoir toujours raison...

Les supports de la croyance.
L’implication personnelle dans les croyances sociales
Comment n'être jamais trahi.
C'est bien connu, les experts sont nuls.
Les experts disent tout ce que le monde sait.
Les experts se trompent toujours.
Peut-on parler de "lois" en sciences sociales ?

PARTIE 2 DES INSTRUMENTS POUR MIEUX VOIR.

1 Connaître et comprendre la situation étudiée.

La tradition de l'enquête sociale.
Observation, comparaison et induction.
La déduction.

2 Comprendre l'acteur social.

Nécessité d'une approche compréhensive.
Mettre en lumière le comportement véritable : les vicissitudes des méthodes expérimentales.
Sondages et entretiens.
Observer de l'intérieur.

3 Complémentarité et liberté des méthodes.

Induction et déduction sont liées.
La recherche suppose la multiplication des méthodes employées.

4 Un fait est-il un fait ?

PARTIE 3 QU'APPELONS-NOUS "SOCIÉTÉ"?

1 Une question centrale : "Comment vivre ensemble ?"

2 L'individu, produit du collectif : les analyses holistes.

Le fait social et la contrainte sociale.
La société comme intégration des systèmes de rôles et de statuts.
La société comme système de valeurs.
La société : un ensemble homogène.

3 La crise et le changement.

Désorganisations, dysfonctions, anomie.
La "crise sociale" existe-t-elle ?

4 L'homme est un loup pour la société.

"Personne n'est idiot" : l'individualisme méthodologique.
"Il faut en faire un drame..."
"A deux, on est moins efficace" : la théorie des jeux.

5 L'homme : petit meccano de la société.

Les approches interactionnistes.
La fragilité de la société.

6 Pourquoi y a-t-il autant d'oppositions entre les approches théoriques ?

Il faut opposer ce qui est opposable.
Les autres oppositions théoriques.
Savoir accepter les visions contradictoires.

CONCLUSION

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